« Eaux vives », de Charlène Descollonges : cultiver l’eau plutôt que la maîtriser

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:39

Crues soudaines un mois, sécheresse le suivant : nos paysages ne savent plus retenir l’eau. Hydrologue de formation, Charlène Descollonges défend dans Eaux vives une idée simple et dérangeante : le problème n’est pas seulement le climat qui change, c’est la manière dont nous avons drainé, canalisé et bétonné les territoires. Un petit livre dense, postfacé par Baptiste Morizot, qui propose de passer du contrôle de l’eau à sa régénération.

Couverture du livre « Eaux vives » de Charlène Descollonges (Actes Sud)

Eaux vives. Pour une hydrologie régénérative
Charlène Descollonges
Actes Sud, collection « Domaine du possible », 4 février 2026
224 pages, 12 €
ISBN 978-2-330-21516-3
Couverture : © Éditions Actes Sud, illustration Jean-Alfredo Albert

De la maîtrise à la régénération

Le point de départ du livre est un diagnostic. Selon la recension de Léa Dang dans Socialter, l’autrice décrit un rapport de « domination et d’hyper-contrôle » sur l’eau douce, qui dérègle les cycles et aggrave à la fois les inondations et les pénuries. D’après Ingrid Merckx (En attendant Nadeau), Charlène Descollonges désigne clairement les responsables de cet assèchement : agriculture intensive, sylviculture industrielle, urbanisation et artificialisation des sols.

Contre ce modèle, elle met en garde contre la « maladaptation » technique, celle qui répond à la sécheresse par de nouveaux ouvrages de stockage sans toucher aux causes. Son alternative, l’hydrologie régénérative, part d’un constat scientifique : depuis des millions d’années, le cycle de l’eau est façonné par le vivant terrestre. Les sols, les forêts, les zones humides et même certains animaux fabriquent de l’eau disponible.

Eau verte, castor et cinq principes

Le livre popularise une distinction clé. L’eau « bleue », celle des rivières et des nappes, est la seule que nous savons compter et exploiter. L’eau « verte », stockée dans les sols et restituée à l’atmosphère par les plantes, reste invisible dans les politiques publiques. Or, selon la recension d’En attendant Nadeau, c’est elle qui alimente une partie des pluies d’autres régions, à travers ce que l’autrice appelle des bassins atmosphériques, avec des enjeux qui deviennent diplomatiques.

La figure centrale est le castor, espèce « ingénieure » qui façonne les rivières depuis des millions d’années. Le livre en tire cinq principes : ralentir l’eau, l’infiltrer, la stocker dans les sols, favoriser l’évapotranspiration, diversifier couverts végétaux et écoulements. Parmi les exemples cités par la recension, une vingtaine d’ouvrages en bois imitant des barrages de castors dans la Drôme ont allongé un affluent d’environ un kilomètre et réhydraté deux hectares de zones humides.

Notre avis

Les recensions consultées sont élogieuses et n’émettent pas de réserve de fond. On peut tout de même noter que l’hydrologie régénérative ne dispense de rien : l’autrice elle-même la présente comme un complément à la sobriété et à la baisse des émissions, pas comme un substitut. Les solutions locales décrites demandent du temps, du foncier et une gouvernance partagée, ce qui heurte de front les intérêts agricoles et immobiliers dominants. Le livre est plus fort sur le changement de regard que sur les rapports de force à construire pour l’imposer.

Éclairage suisse

La Suisse, « château d’eau de l’Europe », n’est pas épargnée. Le rapport Hydro-CH2018 de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) prévoit, sans protection du climat, une baisse de l’humidité des sols en été, une hausse d’environ 10 % de l’évapotranspiration annuelle et un doublement des besoins d’irrigation des surfaces cultivées d’ici la fin du siècle. Autrement dit, la question de l’eau verte, celle que les sols retiennent, devient centrale ici aussi.

Certaines collectivités commencent à changer de logique. Le canton de Genève mène depuis plusieurs années sa démarche « Eau en ville », issue de son plan climat, qui vise à traiter l’eau de pluie comme un élément structurant des projets d’aménagement plutôt que comme un déchet à évacuer au plus vite. Une approche « ville éponge » proche des principes défendus par Charlène Descollonges, qui gagnerait à s’étendre aux campagnes et aux forêts. Pour situer ces enjeux dans la politique fédérale, voir notre page Plan climat Suisse.

Pourquoi le lire

Parce qu’il change la question. Au lieu de demander combien d’eau nous pouvons encore prélever, Eaux vives demande comment rendre aux territoires leur capacité à la retenir. Court, accessible et documenté, il donne des outils concrets aux élu·es, aux paysan·nes et aux collectifs qui refusent la fuite en avant des bassines et du béton.

Sources et revue de presse