Empreinte carbone de la Suisse : émissions territoriales et émissions importées

Dernière modification le 23-10-2026 à 12:14:16

Sur son territoire, la Suisse a réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 27,3 % entre 1990 et 2024, selon l’inventaire officiel de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Ce bilan ne tient toutefois pas compte des émissions liées à la fabrication et au transport des biens que nous importons : selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), environ trois quarts de l’empreinte gaz à effet de serre de la Suisse sont émis à l’étranger. Voici ce que disent les chiffres, d’où ils viennent et ce qu’ils permettent d’affirmer.

Deux façons de compter les émissions d’un pays

La comptabilité territoriale recense les gaz émis physiquement sur le sol suisse : chauffages, véhicules, industrie, agriculture, déchets. C’est la méthode prévue par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques et l’Accord de Paris, sur laquelle reposent l’inventaire national et les objectifs climatiques suisses.

L’empreinte de consommation, que l’OFS appelle empreinte gaz à effet de serre, part de la demande finale : elle additionne les émissions produites en Suisse et à l’étranger pour fabriquer et acheminer les biens et services consommés ici, et retranche celles liées aux exportations. Elle n’est pas mesurée directement, mais modélisée à partir des données économiques et commerciales.

Les deux approches sont complémentaires : la première mesure ce qu’un pays peut réglementer chez lui, la seconde la pression que son mode de vie exerce sur le climat mondial. Pour l’atmosphère, une tonne de CO2 pèse autant à Soleure qu’à Shenzhen.

Le bilan territorial : -27,3 % depuis 1990

Selon l’inventaire publié par l’OFEV le 13 avril 2026, la Suisse a émis 40,1 millions de tonnes d’équivalent CO2 (Mt éq.-CO2) en 2024, soit 27,3 % de moins qu’en 1990 et environ 0,5 Mt de moins qu’en 2023. Cela représente 4,5 t éq.-CO2 par personne, dont 3,5 t de CO2. Par secteur :

  • Bâtiment : 8,8 Mt, -47 % depuis 1990, principalement grâce à la forte hausse du nombre de pompes à chaleur installées ;
  • Industrie : 8,9 Mt, -33 % ; l’inventaire intègre pour la première fois des émissions négatives, soit 705 tonnes de CO2 captées dans des installations de biogaz et stockées dans du béton recyclé ;
  • Transports : 13,4 Mt, près de -10 %, premier secteur émetteur avec 33,5 % du total ;
  • Agriculture : 6,6 Mt, quasi stable par rapport à 2023.

Trois éléments restent hors du total. Le transport aérien et maritime international (5,5 Mt éq.-CO2 en 2024) est présenté séparément : il n’entre pas dans l’objectif 2030, mais il sera pris en compte dans l’objectif de zéro net en 2050. L’utilisation des terres, forêts comprises, est devenue une source d’émissions depuis 1990, notamment à cause du dérèglement climatique ; en l’incluant, la baisse n’est plus que de 22,3 %. Enfin, les émissions importées n’en font pas partie, par définition.

La loi sur le CO2 partiellement révisée est en vigueur depuis le 1er janvier 2025 et définit les mesures jusqu’en 2030. La Suisse s’est engagée à réduire ses émissions d’au moins 50 % d’ici 2030 par rapport à 1990, dont au moins deux tiers des réductions réalisées en Suisse. La loi sur le climat et l’innovation, acceptée en votation le 18 juin 2023, fixe l’objectif de zéro émission nette en 2050. Ces objectifs portent tous sur les émissions territoriales.

L’empreinte de consommation : environ trois quarts émis à l’étranger

Selon l’indicateur de l’OFS, l’empreinte gaz à effet de serre de la Suisse s’élevait à 132 Mt éq.-CO2 en 2023, dernière année disponible. 75 % de ces émissions étaient liées aux importations. Depuis 2000, l’empreinte a diminué de 13 %, les émissions importées de 7 % seulement.

Rapportée à la population, l’empreinte atteint environ 15 t éq.-CO2 par personne en 2023, selon l’OFEV, contre 4,5 t pour le bilan territorial de 2024. Années et périmètres diffèrent, mais l’ordre de grandeur est net : l’empreinte par personne est plus de trois fois supérieure aux émissions territoriales.

Une analyse de SRF, reprise par la RTS en mars 2025 détaille ces émissions à partir d’estimations de l’EPF de Zurich (modèle Exiobase 3) :

  • en 2021, les émissions importées étaient environ 3,8 fois plus élevées que les émissions nationales ;
  • le transport des marchandises vers et en Suisse génère environ 17,6 Mt par an, dont 5,57 Mt figurent dans le bilan officiel ;
  • la production d’électricité fossile à l’étranger est responsable à elle seule d’un cinquième des émissions importées ;
  • les biens consommés en Suisse provoquent environ 8,2 Mt d’émissions par an en Chine, dont 2,5 Mt liées à l’électricité au charbon ; l’Allemagne, en partie pour la même raison, figure aussi en tête des pays concernés.

L’enjeu dépasse le climat. L’étude réalisée pour l’OFEV par EBP et Impact Economics (février 2026) estime qu’environ 77 % de l’impact environnemental total de la consommation suisse survient à l’étranger en 2023, contre 64 % en 2000. Pour la biodiversité, la part étrangère est passée de 58 % à 69 %. Selon les auteur·rices, tant que les réductions nécessaires ne sont pas réalisées, les effets et les coûts de ces atteintes sont reportés sur la population mondiale et les générations futures : l’empreinte importée est aussi une question de justice sociale.

La Suisse dans le monde

Les comparaisons internationales s’appuient souvent sur le Global Carbon Project, dont les données sont publiées par Our World in Data. Limitées au CO2 fossile et industriel, elles ne sont pas directement comparables aux chiffres de l’OFS. Pour 2023, en tonnes de CO2 par personne :

  • Suisse : 3,6 t en comptabilité territoriale, 13,3 t en comptabilité de consommation ;
  • États-Unis : 15,8 t (consommation) ;
  • Allemagne : 9,1 t ; Chine : 7,6 t ; Union européenne : 7,3 t (consommation) ;
  • moyenne mondiale : 4,7 t (à l’échelle du globe, les deux méthodes se rejoignent).

Côté territoire, la Suisse est sous la moyenne mondiale ; côté consommation, elle émet près de trois fois cette moyenne et environ 1,8 fois celle de l’Union européenne. La Chine présente le profil inverse : ses émissions territoriales (8,6 t) dépassent son empreinte, car une partie de sa production est exportée.

Quel niveau viser ? L’OFEV rappelle que l’empreinte moyenne mondiale avoisine 6 t éq.-CO2 par personne et que le seuil découlant des limites planétaires est inférieur à 0,6 t par personne et par an. L’étude EBP et Impact Economics cite une part équitable de 0,3 à 2,4 t éq.-CO2 par personne et par an jusqu’en 2100 selon le principe de répartition (Kulionis et al., 2021), et estime que le budget suisse compatible avec 1,5 °C a probablement été épuisé en 2024. Le repère des « 2 tonnes par personne » simplifie le débat mais dépend fortement des hypothèses, comme l’explique Bon Pote.

Ce qui est établi, ce qui reste incertain

Établi. Les émissions territoriales de la Suisse baissent depuis 1990, surtout dans le bâtiment et l’industrie. La majorité des émissions liées à la consommation suisse a lieu à l’étranger, selon toutes les sources consultées. Par personne, l’empreinte suisse dépasse nettement les moyennes mondiale et européenne, et sa part étrangère augmente depuis 2000.

Incertain ou variable selon la méthode. L’empreinte est une modélisation, et les estimations divergent :

  • l’OFS (statistique officielle) obtient 132 Mt éq.-CO2, soit 14,8 t par personne, avec 75 % à l’étranger en 2023 ;
  • le calcul de sensibilité d’EBP et Impact Economics, avec une autre méthode, aboutit à 114 Mt, soit 12,8 t par personne, avec 69 % à l’étranger ; les auteur·rices précisent que la conclusion reste la même ;
  • le rapport de 3,8 entre émissions importées et nationales (EPFZ, 2021) repose sur un troisième modèle, avec un autre périmètre ; selon les chiffres OFS de 2023, ce rapport serait plutôt de 3 ;
  • les séries sont révisées : l’OFS indiquait en 2023 une empreinte de 112 Mt pour 2021, dont 67 % à l’étranger, valeurs non comparables aux séries actuelles.

D’autres choix pèsent sur les résultats, comme la prise en compte des effets non-CO2 de l’aviation (facteur 3 chez EBP) ou la métrique sur 100 ans, qui atténue l’effet à court terme du méthane. Les ordres de grandeur sont solides, les décimales beaucoup moins.

Les leviers : consommation, chaînes d’approvisionnement, politique publique

Consommation. Selon l’étude EBP et Impact Economics, l’alimentation (30 %), le logement (25 %) et la mobilité privée (13 %) représentent plus des deux tiers de l’impact environnemental de la consommation suisse. Les vols de passagers comptent à eux seuls pour environ 10 % de l’empreinte gaz à effet de serre. C’est là que les changements pèsent le plus. Ils dépendent aussi des prix, de l’offre et des infrastructures, pas seulement de choix individuels. Les émissions agricoles reflètent en bonne partie notre demande en produits animaux : l’enjeu est d’accompagner les agricultrices et agriculteurs vers l’agroécologie, pas de les désigner comme responsables.

Chaînes d’approvisionnement. Un cinquième des émissions importées venant de l’électricité fossile, la décarbonation des fournisseurs, la durée de vie des produits et la réparation pèsent directement sur l’empreinte. Pour Stephan Pfister, professeur à l’EPF de Zurich, cité par SRF : « Si la Suisse veut contribuer à la réalisation de ses objectifs climatiques, elle doit le faire à travers ses chaînes d’approvisionnement. »

Politique publique. Les objectifs légaux portent sur les émissions territoriales (et, pour 2050, sur l’aviation internationale). L’empreinte est publiée par l’OFS et l’OFEV, mais sans objectif chiffré. Parmi les pistes discutées : un objectif de réduction de l’empreinte, des critères environnementaux et sociaux pour les importations et les achats publics, un soutien à l’économie circulaire. Ce sont des options politiques, pas des faits établis. Quant aux émissions négatives, elles restent marginales : 705 tonnes en 2024, contre 40,1 millions émises.

Pour aller plus loin sur notre site : les émissions de la Suisse en questions et le changement climatique en Suisse.

Sources