« Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes », de Srdja Popovic : le manuel de la lutte non violente

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:32

Comment une poignée d’étudiants peut-elle ébranler un régime autoritaire ? Srdja Popovic, cofondateur du mouvement serbe Otpor! qui a contribué à la chute de Slobodan Milošević, en a tiré une méthode qu’il enseigne aujourd’hui aux militantes et militants du monde entier. Son livre n’a pas été écrit pour le climat, mais il parle directement aux mouvements qui, de la Grève du climat à Extinction Rebellion, misent sur la désobéissance civile non violente.

Couverture du livre « Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes » de Srdja Popovic (avec Matthew Miller), traduit de l'anglais par Françoise Bouillot (Payot)

Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes
Srdja Popovic (avec Matthew Miller), traduit de l'anglais par Françoise Bouillot
Payot, collection « Hors collection (rééd. Petite Bibliothèque Payot, 2017) », septembre 2015
288 pages, 15 €
ISBN 978-2-228-91375-1
Couverture : © Éditions Payot

Une méthode plus qu’un récit

Paru en anglais sous le titre Blueprint for Revolution, l’ouvrage se présente comme un guide pratique. D’après la fiche de l’éditeur, l’auteur s’appuie sur son expérience auprès de mouvements dans une cinquantaine de pays pour expliquer comment des citoyennes et citoyens ordinaires peuvent déclencher une mobilisation de masse, et pourquoi tant d’autres échouent. Popovic dirige pour cela le Centre pour les actions et stratégies non violentes appliquées (CANVAS), basé à Belgrade.

Le livre s’organise autour d’une série de principes : voir grand mais commencer petit, proposer une vision désirable pour l’après, identifier les « piliers » sur lesquels repose le pouvoir pour les affaiblir un à un, préserver l’unité du mouvement, planifier chaque étape, choisir la non-violence et aller au bout de la démarche plutôt que de s’arrêter à la première victoire. L’auteur insiste sur ce dernier point : faire tomber un dirigeant ne suffit pas si personne n’a pensé à ce qui viendra ensuite.

L’humour comme arme politique

La partie la plus singulière du livre porte sur ce que Popovic appelle le « rire-activisme ». Dans un entretien accordé à Pascal Boniface pour l’IRIS en novembre 2015, il en résume la logique : l’humour fait reculer la peur, principal ressort du statu quo ; il rend un mouvement attirant ; et il place le pouvoir face à un dilemme, car ignorer la moquerie le fait paraître faible, tandis que la réprimer le rend ridicule. Il cite le tonneau à l’effigie de Milošević que les passants frappaient dans les rues de Belgrade, ou la « révolte des jouets » de Barnaoul, en Russie, en 2012, où des figurines brandissaient des pancartes à la place des manifestants.

Pour les mouvements climat, l’intérêt est évident : face à des adversaires puissants et à une opinion souvent anxieuse, la créativité et la dérision permettent d’élargir la base sans renoncer à la radicalité des revendications.

Les limites d’un manuel à succès

Le livre est écrit pour convaincre et retient surtout les réussites. Popovic évoque peu les échecs, notamment celui d’Otpor lui-même lorsqu’il s’est transformé en parti : selon les données reprises par l’encyclopédie Wikipédia, la liste n’a obtenu que 1,6 % des voix aux législatives serbes de 2003. Les financements de CANVAS, qui proviennent notamment de fondations américaines comme Freedom House ou l’International Republican Institute, alimentent aussi des critiques : Le Monde diplomatique y voyait en 2019 un outil de « changements de régime clés en main ».

Notre avis : ces réserves invitent à lire le livre comme une boîte à outils et non comme une doctrine. La méthode ne dit rien du contenu politique d’une lutte ; c’est aux mouvements de l’investir de leurs propres objectifs, sociaux et écologiques.

Éclairage suisse

En Suisse, la désobéissance civile climatique s’est heurtée à la justice. Le 22 novembre 2018, douze militantes et militants ont occupé une succursale de Credit Suisse à Lausanne pour dénoncer les investissements de la banque dans les énergies fossiles. Acquittés en première instance puis condamnés en appel, ils ont vu leur condamnation confirmée par le Tribunal fédéral le 26 mai 2021 (arrêt 6B_1295/2020). Selon le résumé de LawInside, les juges ont écarté l’état de nécessité au motif que le danger climatique n’était pas assez concret et imminent et que d’autres moyens licites restaient disponibles.

Cet arrêt illustre ce que Popovic décrit : chaque réaction du pouvoir peut devenir un moment de mobilisation, à condition que le mouvement reste uni et non violent. Pour une piste institutionnelle complémentaire, voir notre proposition de task force et d’assemblée citoyenne, revendication que partagent Extinction Rebellion et de nombreux collectifs.

Pourquoi le lire

Parce qu’il transforme une intuition (« nous sommes trop petits pour changer les choses ») en question de stratégie. Accessible, vivant, souvent drôle, ce livre donne des repères concrets à toutes celles et ceux qui s’engagent, à condition de garder un regard critique sur ses angles morts.

Lire aussi la chronique de Raphaël Goblet : Comment faire tomber un dictateur, quand on est seul, tout petit et sans arme.

Sources et revue de presse