« Verts de rage ! », de François Jarrige : deux siècles d’écologie populaire et combative

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:41

L’écologie serait née dans les années 1970, portée par des classes moyennes éduquées. François Jarrige, historien à l’Université de Bourgogne, balaie ce lieu commun. Dans un essai vif et engagé, il montre que les conflits autour des forêts, de l’eau, de l’air et des sols traversent toute l’histoire industrielle française, et qu’ils ont souvent été menés par les milieux populaires.

Couverture du livre « Verts de rage ! » de François Jarrige (Éditions du Détour)

Verts de rage !. Deux siècles de luttes environnementales en France
François Jarrige
Éditions du Détour, 23 avril 2026
271 pages, 22,90 €
ISBN 978-2-38532-120-8
Couverture : © Éditions du Détour

Quatre âges de la contestation

Le livre alterne chapitres de synthèse et études de cas, et découpe deux siècles en quatre périodes. Au XIXe siècle, la nature est d’abord une ressource vitale : on se bat pour l’accès aux forêts, à l’eau, à un air respirable, contre les privatisations et les fumées d’usine. Les cahiers de doléances de la Révolution dénonçaient déjà l’« accaparement des forêts », relève la recension d’En attendant Nadeau.

Vient ensuite le temps de la nature comme patrimoine, défendue par des sociétés savantes, tandis que le mouvement ouvrier documente poussières et maladies professionnelles. Les années 1970 marquent un tournant, avant un XXIe siècle dominé par le climat et l’effondrement du vivant, des ZAD aux mégabassines.

Les monographies donnent chair au propos. Celle que retient le recenseur Giovanni Prete se déroule en Bourgogne au milieu des années 1840 : après avoir épuisé les recours juridiques contre un four à chaux polluant, habitant·es et vignerons se cotisent pour racheter l’usine, puis la démolissent.

Des luttes souvent victorieuses

Dans un extrait publié par la revue Terrestres, l’auteur rappelle plusieurs combats gagnés grâce à des alliances improbables. En Vanoise, en 1969, un projet de ski d’été sur un glacier du parc national est abandonné après une motion portée par 108 associations et signée par 50 000 personnes. À Plogoff, en Bretagne, la mobilisation contre une centrale nucléaire réunit entre 100 000 et 150 000 personnes le 24 mai 1980 ; le projet est abandonné après 1981.

En Corse, les « boues rouges » rejetées en mer par le groupe italien Montedison suscitent une alliance entre pêcheurs, élus, scientifiques et médecins. La condamnation de l’entreprise en 1974 contribue, selon Jarrige, à faire émerger la notion de « dommage écologique ».

Une thèse politique et ses limites

Le propos central est explicitement politique : les transformations écologiques résultent toujours de conflits entre intérêts et groupes sociaux. L’État, loin d’être un simple arbitre, a rendu la pollution administrable et donc acceptable. Comme le résume En attendant Nadeau, les politiques environnementales n’ont pas empêché la dégradation du monde, elles l’ont accompagnée. L’auteur rejette deux illusions : celle d’une écologie récente, et celle selon laquelle l’accumulation des preuves suffirait à déclencher une réponse politique.

La principale limite tient au périmètre : la chronologie est vaste, mais le livre reste centré sur la France, comme le note la recension. L’essai assume aussi un ton plus militant et moins académique que les travaux antérieurs de l’auteur, ce qui le rend accessible mais appelle à le compléter par des lectures plus savantes.

Éclairage suisse

La Suisse possède sa propre histoire de luttes environnementales victorieuses. Le 1er avril 1975, environ 500 personnes occupent le chantier de la centrale nucléaire de Kaiseraugst, en Argovie ; le projet est définitivement abandonné à l’automne 1988, rappelait blue News pour les 50 ans de l’occupation.

Plus près de nous, la colline du Mormont, dans le canton de Vaud, a été occupée dès octobre 2020 contre l’extension de la carrière de Holcim. Le 30 mars 2021, la police vaudoise évacuait la ZAD, occupée selon le canton par environ 150 personnes. Ces luttes illustrent la thèse de Jarrige : l’écologie se construit dans le conflit, souvent contre l’alliance des intérêts industriels et des institutions. Voir notre article Sauvons le Mormont.

Pourquoi le lire

Parce qu’il redonne une profondeur historique aux mobilisations actuelles et rappelle qu’elles s’inscrivent dans une longue tradition populaire, souvent gagnante. Un antidote au découragement comme à la dépolitisation de l’écologie, utile à toutes celles et ceux qui militent, de la ZAD au conseil communal.

Sources et revue de presse