Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:40
On étudie volontiers les dégâts écologiques des guerres. Pierre Charbonnier, philosophe et chercheur au CNRS, retourne la question : et si c’était la paix, telle qu’elle a été organisée après 1945, qui avait mis le climat en danger ? Son essai, paru à la rentrée 2024 et toujours au cœur des débats sur la sécurité énergétique, soutient que l’ordre international d’après-guerre a reposé sur l’abondance fossile. Il en tire une proposition qui divise : faire de la sortie des fossiles une affaire de puissance et de sécurité, une « écologie de guerre ».

Vers l'écologie de guerre. Une histoire environnementale de la paix
Pierre Charbonnier
Éditions La Découverte, collection « Sciences humaines », 29 août 2024
324 pages, 23 €
ISBN 978-2-348-07221-5
Couverture : © Éditions La Découverte
Les « infrastructures de la paix »
La première partie du livre est une histoire des idées. Selon la recension de Louis Fagon dans La Vie des idées, Charbonnier montre que le lien moderne entre paix et prospérité, du projet de paix perpétuelle de Kant à la doctrine du « doux commerce », a toujours supposé un accès illimité aux ressources. Après 1945, ce sont les énergies fossiles qui deviennent le socle de la pacification par l’interdépendance, dont la Communauté européenne du charbon et de l’acier est l’emblème.
Dans Métropolitiques, le chercheur Samuel Ripoll résume la thèse : la « grande accélération » de l’après-guerre, avec son urbanisation, ses mobilités et sa consommation d’énergie, n’a rien d’un hasard. Pétrole, réseaux et métropoles ont fonctionné comme des « infrastructures de la paix », destinées à stabiliser le monde et à désamorcer les passions politiques. Le prix de cette stabilité, c’est la crise climatique, et c’est aussi ce qui expliquerait, selon l’auteur, les blocages des négociations climatiques depuis les années 1990.
Faire de la décarbonation une question de puissance
L’invasion de l’Ukraine sert de déclencheur. Pour Charbonnier, la décision de l’Union européenne de sortir du gaz russe a montré que la décarbonation pouvait devenir une arme géopolitique, et non plus seulement un objectif climatique. D’où sa proposition d’« écologie de guerre » : aligner sécurité et soutenabilité pour accélérer la réduction des émissions. D’après La Vie des idées, ce programme repose sur trois piliers, la reconnaissance d’une dette écologique, des politiques industrielles de transition et une réforme des institutions internationales.
L’auteur invite les écologistes à apprendre le langage de la géopolitique plutôt qu’à l’abandonner aux militaires et aux industriels.
Les limites relevées par la critique
Les recensions sont stimulées mais sévères. Louis Fagon juge que le livre relève davantage de l’essai programmatique que de l’histoire environnementale annoncée par son sous-titre : il travaille surtout sur les discours, présente 1945 comme une rupture en minimisant les continuités avec le XIXe siècle, et traite les États comme des acteurs mus par la seule puissance, en laissant au second plan les intérêts économiques. Samuel Ripoll regrette que la face sombre de cette histoire soit peu traitée : le pétrole a aussi soutenu des régimes autoritaires et alimenté des conflits comme les guerres du Golfe, et certaines « infrastructures de la paix », comme les autoroutes allemandes, sont nées sous le fascisme. Il relève aussi une perspective surtout occidentale.
Notre avis : le mot « guerre » peut inquiéter, et l’on peut craindre qu’une écologie de sécurité serve d’abord à justifier des réarmements et des politiques industrielles nationales. Mais le livre a le mérite de rappeler que les fossiles ne sont pas seulement une source d’émissions : ils sont un pilier de l’ordre international, et les quitter suppose de penser aussi les rapports de force.
Éclairage suisse
Pour la Suisse, l’argument de Charbonnier n’a rien d’abstrait. Le pays, qui ne produit ni pétrole ni gaz, dépend entièrement de ses importations pour ces énergies. D’après les données de l’Office fédéral de l’énergie reprises par l’agence AWP en juin 2023, les carburants fossiles représentaient encore environ un tiers de la consommation finale d’énergie en 2022, et le mazout, le gaz naturel et l’électricité un peu plus de la moitié.
Cette dépendance se double d’une empreinte largement exportée. Selon l’Office fédéral de l’environnement, environ deux tiers de la charge environnementale liée à la consommation suisse se situent hors des frontières, et l’empreinte de gaz à effet de serre atteignait 13 tonnes d’équivalent CO2 par habitant en 2019, loin du seuil de 0,6 tonne jugé compatible avec les limites planétaires. Sortir des fossiles serait donc aussi, pour la Suisse, une manière de réduire sa vulnérabilité. Voir nos pages Énergies et Transition énergétique.
Pourquoi le lire
Parce qu’il déplace la discussion climatique sur un terrain que les écologistes fréquentent peu, celui de la sécurité et de la puissance, au moment où ces questions dominent l’agenda européen. On n’est pas obligé d’adhérer à sa proposition pour trouver précieux son diagnostic : notre confort pacifié a eu un carburant, et ce carburant brûle le climat.
Sources et revue de presse
- Éditions La Découverte, « Vers l’écologie de guerre. Une histoire environnementale de la paix », fiche de l’ouvrage, 29 août 2024
- La Vie des idées, Louis Fagon, « Paix, prospérité, pétrole », 3 juillet 2025
- Métropolitiques, Samuel Ripoll, compte rendu de « Vers l’écologie de guerre », 18 juin 2026
- Office fédéral de l’environnement (OFEVOffice fédéral de l’environnement : Administration fédérale suisse responsable des politiques environnementales. Publie les statistiques officielles sur les émissions de CO₂, ACV, qualité de l’air, etc. More), « Économie et consommation : En bref », 30 avril 2025
- Allnews (AWP), « La Suisse a consommé 3,9% d’énergie en moins en 2022 », 22 juin 2023



