« Perdre la Terre », de Nathaniel Rich : la décennie où tout aurait pu basculer

Dernière modification le 23-10-2026 à 10:33:00

Et si nous avions su, et presque agi ? Le journaliste et romancier américain Nathaniel Rich raconte la décennie 1979-1989, durant laquelle les scientifiques avaient compris l’essentiel du réchauffement et où un accord international contraignant semblait à portée de main. Traduit par David Fauquemberg et paru en grand format aux Éditions du sous-sol en 2019, ce récit est désormais disponible en poche.

Couverture du livre « Perdre la Terre » de Nathaniel Rich (Points)

Perdre la Terre. Une histoire de notre temps
Nathaniel Rich
Points, collection « Points Terre », 19 mars 2020
240 pages, 9,30 €
ISBN 978-2-7578-8422-5
Couverture : © Points

Dix ans pour rien

Le livre développe une longue enquête publiée par le New York Times Magazine, rappelle Libération. Sa thèse : dès 1979, la science du climat est pour l’essentiel établie. Au fil des chapitres, Rich suit quelques personnages, dont le militant écologiste Rafe Pomerance et le géophysicien Gordon MacDonald, qui sillonnent Washington pour alerter sur le CO2. Selon la recension de Christine Marcandier pour Diacritik, l’un apporte la science, l’autre la force de conviction.

Le récit remonte loin : Tyndall décrit l’effet de serre en 1859, Arrhenius calcule en 1896 l’effet de la combustion du charbon et du pétrole. Dans les années 1980, les conditions d’un traité semblent réunies. Mais l’élan se brise. En 1989, à la conférence de Noordwijk, des ministres de plus de soixante pays veulent geler les émissions ; l’administration de George H. W. Bush bloque l’engagement, et la convention de Rio, en 1992, ne contiendra pas d’objectifs contraignants, résume Libération.

Un échec politique, pas scientifique

Pour Rich, ce n’est donc pas le manque de connaissances qui a fait échouer l’action. Diacritik souligne que l’auteur met en cause le poids des lobbies industriels et du profit à court terme. Exxon lance ses propres recherches sur le CO2 à la fin des années 1970, mais surtout pour évaluer sa propre responsabilité. Ensuite vient la campagne de doute orchestrée par l’industrie fossile, qui ruine le consensus naissant. L’auteur va jusqu’à qualifier l’inaction de « crime contre l’humanité ».

Le journaliste s’interroge aussi sur la manière de raconter la crise. Le climat se prête mal aux récits classiques : pas de méchant unique, pas de victime clairement identifiable, des effets diffus et différés. Le confort technologique, ajoute-t-il, a éloigné les populations des conséquences de leur consommation d’énergie.

Les limites d’un récit

Le livre a ses détracteurs. Comme le rappelle Libération, certains critiques jugent sa thèse simplificatrice et trop dramatisée : en faisant de la décennie 1980 une occasion manquée de justesse, Rich risque de sous-estimer les obstacles structurels qui existaient déjà. Le récit est par ailleurs très centré sur Washington.

Notre avis : la force du livre est d’en finir avec l’excuse de l’ignorance. Sa faiblesse est de laisser croire qu’un traité signé en 1989 aurait suffi. La recension de Diacritik pousse d’ailleurs la réflexion plus loin, en suggérant que le capitalisme sait absorber même la catastrophe. C’est là que la question devient politique au sens fort : qui a intérêt à ce que rien ne change ?

Éclairage suisse

Le récit de Rich passe par la Suisse. C’est à Genève que s’est tenue en 1979, sous l’égide de l’Organisation météorologique mondiale, la première Conférence mondiale sur le climat, où des scientifiques d’une cinquantaine d’États ont appelé à des mesures concrètes et urgentes, selon Diacritik. Genève accueille aussi le secrétariat du GIEC, créé en 1988, et a reçu la deuxième Conférence mondiale sur le climat, du 29 octobre au 7 novembre 1990.

La Suisse a donc été le lieu même où l’alerte a été lancée, plus de quarante ans avant les grèves du climat. Ce rappel rend d’autant plus amères les stratégies de doute décrites par Rich, que l’on retrouve aujourd’hui sous d’autres formes. Voir notre page Climatosceptiques et, pour les bases scientifiques, La science.

Pourquoi le lire

Parce qu’il se lit comme un thriller tout en documentant une vérité dérangeante : nous savions. Ce livre est un antidote à l’argument selon lequel la science serait trop récente ou trop incertaine pour agir. À offrir à celles et ceux qui pensent que le problème est technique, alors qu’il est d’abord politique.

Sources et revue de presse