« Mondes postcapitalistes », sous la direction de Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre : imaginer l’après, sérieusement

Dernière modification le 23-10-2026 à 10:33:13

On dit qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. L’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre prennent cette formule au mot et réunissent près de 80 contributeurs et contributrices pour explorer, sur plus de 900 pages, ce que pourraient être des sociétés libérées de l’économie de croissance. Ni programme ni utopie clé en main : une boîte à outils pour rouvrir l’avenir.

Couverture du livre « Mondes postcapitalistes » de Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre (dir.) (La Découverte)

Mondes postcapitalistes
Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre (dir.)
La Découverte, collection « Cahiers libres », 19 février 2026
912 pages, 34 €
ISBN 978-2-348-08408-9
Couverture : © Éditions La Découverte

Un abécédaire pour sortir de l’impasse

L’ouvrage se présente, selon son éditeur, comme un abécédaire critique et pratique et un manifeste polyphonique. Il ne défend pas une doctrine unique mais une pluralité de pistes vers une société plus libre, plus épanouissante et respectueuse de la planète. Le capitalisme n’y est pas réduit à un système économique : il façonne nos manières de vivre, nos relations aux autres et aux autres êtres vivants, et la façon dont nous donnons sens à nos existences.

Les entrées couvrent un champ très large : l’argent, l’État, le nucléaire, l’amour, le climat, la santé, les conflits, les transports ou les zoonoses, comme le détaille l’émission de lundimatin consacrée au livre. Parmi les signataires figurent notamment Silvia Federici, Dominique Méda, Philippe Descola, Isabelle Stengers, Vandana Shiva, Geneviève Pruvost, François Jarrige, Davi Kopenawa ou L’Atelier paysan, d’après la table des matières publiée par La Découverte.

L’écologie au cœur de la rupture

La présentation de l’ouvrage relayée par Marx21 souligne que les critiques du capitalisme ont longtemps été faibles sur les questions écologiques. Ce livre veut combler ce manque : l’effondrement du vivant et le dérèglement climatique sont au cœur de la réflexion, de la production agricole à l’énergie en passant par les rapports avec les mondes non humains.

Les deux coordinateurs refusent toutefois le confort des solutions toutes faites. « Inutile d’en attendre des remèdes ou des solutions », préviennent-ils dans la présentation publiée par lundimatin, où ils précisent que toutes les directions esquissées restent à expérimenter, contester et affiner. Leur objectif affiché est de rouvrir la question révolutionnaire à partir de ses fins et de ses moyens. Dans un entretien à Reporterre, ils insistent sur le fait que des expériences postcapitalistes existent déjà et qu’il s’agit de les faire croître.

Les risques d’un livre-monde

Notre avis : l’ampleur du projet fait sa richesse et sa difficulté. Un dictionnaire collectif de cette taille est forcément inégal, et la diversité des voix, si elle est revendiquée, peut laisser le lecteur ou la lectrice sans fil directeur sur la question décisive de la transition : comment passer d’ici à là-bas, et avec quelles forces sociales ? La place accordée aux idées, plus qu’aux bilans concrets d’expériences existantes, pourra aussi frustrer celles et ceux qui cherchent des modèles éprouvés. Mais le livre assume d’être une invitation à penser plutôt qu’un manuel, et c’est sans doute ce qui manque le plus aujourd’hui.

Éclairage suisse

Le débat traverse aussi les universités romandes. Parmi les contributeurs figure Christian Arnsperger, professeur ordinaire à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne, où il enseigne notamment la monnaie, la finance et la transition, ainsi que la durabilité et l’anthropologie économique.

Sur le plan politique, l’idée de soumettre l’économie aux limites de la planète a déjà été posée aux urnes : l’initiative « pour la responsabilité environnementale », qui demandait que la Suisse réduise en dix ans son impact environnemental pour respecter les limites planétaires, a été rejetée le 9 février 2025, selon l’Office fédéral de l’environnement. Ce livre rappelle que le refus d’un texte n’épuise pas la question. Voir notre page Croissance et décroissance et notre proposition d’assemblée citoyenne.

Pourquoi le lire

Parce qu’il est temps de sortir de la seule dénonciation. Cet ouvrage collectif offre un réservoir d’idées, de concepts et de références pour imaginer concrètement d’autres manières de produire, de décider et de vivre ensemble. On ne le lit pas d’une traite : on y puise, entrée par entrée, selon ses luttes et ses questions.

Sources et revue de presse