Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:40
Comment un pays sort-il d’une guerre en manque de tout pour devenir, en une génération, une machine à consommer du béton, du pétrole et des engrais ? Les historiens Renaud Bécot et Christophe Bonneuil et la politiste Gabrielle Bouleau referment avec ce troisième volume leur histoire environnementale de la France. Ils relisent les huit dernières décennies non pas à travers les gouvernements ou les guerres, mais à travers les flux de matière et d’énergie qui ont fait tourner le pays. Le résultat montre que la pollution et l’emballement des prélèvements furent des choix, portés par des intérêts identifiables.

Les natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France, de 1940 à nos jours (vol. 3)
Renaud Bécot, Christophe Bonneuil, Gabrielle Bouleau
Éditions La Découverte, collection « Sciences humaines », 26 février 2026
368 pages, 24 €
ISBN 978-2-348-08442-3
Couverture : © Éditions La Découverte
Lire l’histoire par le « métabolisme »
Le parti pris du livre est de suivre ce que les auteurs appellent le métabolisme d’une société : ce qu’elle extrait, transforme, consomme et rejette. Selon la recension de Giovanni Prete dans En attendant Nadeau, les flux de matières qui soutiennent l’économie française passent de 320 millions de tonnes en 1948 à 933 millions en 2007. Le récit commence en 1940 et non en 1945, pour faire apparaître des continuités entre les technocrates des années 1930, la rationalisation sous Vichy et la modernisation d’après-guerre.
Les auteurs proposent une périodisation en quatre temps, rapportée par En attendant Nadeau et par La Cliothèque : un productivisme « contrarié » par la pénurie (1930-1948), un régime fordiste extensif (1948-1973), un régime néolibéral qui déplace son empreinte vers l’étranger (1973-2008 environ), puis une phase actuelle de contraction. Prete cite par exemple le premier concours national de conducteurs de tracteurs organisé par Shell France à Rambouillet en 1954, signe de l’alliance entre pétroliers et modernisation agricole.
Des contestations qui ont fabriqué les politiques environnementales
L’autre fil du livre est celui des résistances. Les oppositions au nucléaire, aux grands barrages, au remembrement, à l’emprise automobile ou aux pesticides comme le DDT ne sont pas traitées comme des notes de bas de page, mais comme ce qui a fait naître, à partir de 1970, des lois et des institutions environnementales, souligne La Cliothèque. Les luttes du Larzac et de Plogoff, la candidature de René Dumont à la présidentielle de 1974 ou le scandale du chlordécone aux Antilles jalonnent ce récit.
La thèse est politique. D’après la note de lecture de Claire Tutenuit pour l’Académie d’agriculture de France, les auteurs constatent que les intensités matière et carbone de l’économie française baissent lentement après 1980, mais surtout grâce aux délocalisations, et que l’empreinte carbone du pays reste en 2022 supérieure à son niveau de 1980. Ils en concluent qu’une transition soutenable ne peut éviter les questions de propriété et d’inégalités, et qu’elle suppose des coalitions capables de défaire les infrastructures héritées.
Les limites relevées par la critique
Les recensions saluent un ouvrage très documenté, mais formulent des réserves. Giovanni Prete juge le récit trop centré sur la France métropolitaine, alors que la dimension coloniale, évoquée à propos du pétrole algérien, aurait pu le structurer davantage ; il trouve aussi discrète la place des animaux et plus hésitants les chapitres récents, ce que les auteurs reconnaissent eux-mêmes. Claire Tutenuit regrette pour sa part un traitement trop succinct du rôle ambigu des scientifiques, entre lanceurs d’alerte et artisans du doute ou du technosolutionnisme.
Notre avis : c’est un livre de référence plus qu’un livre de combat, dense et parfois universitaire. Mais en montrant que chaque tonne de béton et chaque litre de pétrole ont eu leurs promoteurs et leurs opposants, il rend à l’histoire environnementale sa part de conflit et donc de possibles.
Éclairage suisse
La Suisse a connu la même bascule. Dès le milieu des années 1990, l’historien bernois Christian Pfister a forgé la notion de « syndrome des années 1950 » (Das 1950er Syndrom, Haupt) pour désigner l’irruption d’un pétrole bon marché qui a fait entrer le pays dans la société de consommation de masse, une lecture très proche de celle du livre.
La question de l’empreinte déplacée vers l’étranger s’y pose avec encore plus d’acuité. Selon l’Office fédéral de l’environnement (OFEVOffice fédéral de l’environnement : Administration fédérale suisse responsable des politiques environnementales. Publie les statistiques officielles sur les émissions de CO₂, ACV, qualité de l’air, etc. More), l’empreinte matières de la Suisse atteignait 15,9 tonnes par habitant en 2022, contre 14,2 tonnes en moyenne dans l’Union européenne, et environ deux tiers de la charge environnementale liée à la consommation suisse se situent hors des frontières. Si tous les pays consommaient comme la Suisse, il faudrait presque trois planètes. Pour prolonger la réflexion, voir nos pages Ressources et Croissance et décroissance.
Pourquoi le lire
Parce qu’il fournit une base historique solide à une intuition que beaucoup partagent sans pouvoir la démontrer : la crise écologique n’est pas un accident de parcours, mais le produit d’un modèle choisi, défendu et contesté. Il rappelle aussi que les mobilisations locales ont souvent précédé les lois.
Sources et revue de presse
- Éditions La Découverte, « Les natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France, de 1940 à nos jours (vol. 3) », fiche de l’ouvrage, 26 février 2026
- La Cliothèque (Clionautes), Christiane Peyronnard, « Les natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France de 1940 à nos jours (T. 3) », 5 mars 2026
- Académie d’agriculture de France, Claire Tutenuit, note de lecture « Les natures du productivisme », avril 2026
- En attendant Nadeau, Giovanni Prete, « Les Natures du productivisme ou les matières de la France », 26 mai 2026
- Office fédéral de l’environnement (OFEV), « Économie et consommation : En bref », 30 avril 2025
- Christian Pfister (dir.), « Das 1950er Syndrom. Der Weg in die Konsumgesellschaft », Berne, Haupt, notice de catalogue (éd. 1996)



