« Le pouvoir subversif des communs », de David Bollier et Silke Helfrich : faire commun, une autre façon de vivre ensemble

Dernière modification le 23-10-2026 à 10:33:04

Ni l’État ni le marché : depuis le prix Nobel d’Elinor Ostrom en 2009, les communs sont devenus une référence pour qui cherche une troisième voie. Le militant américain David Bollier et la chercheuse allemande Silke Helfrich, décédée en 2021, en proposent ici une théorie et un mode d’emploi. Traduit collectivement sous la coordination d’Olivier Petitjean, ce gros livre veut montrer que la coopération n’est pas une utopie, mais une pratique qui fonctionne déjà, partout dans le monde.

Couverture du livre « Le pouvoir subversif des communs » de David Bollier et Silke Helfrich (Éditions Charles Léopold Mayer)

Le pouvoir subversif des communs
David Bollier et Silke Helfrich
Éditions Charles Léopold Mayer, collection « Essai (n° 248) », 18 novembre 2022
456 pages, 32 €
ISBN 978-2-84377-231-3
Couverture : © Éditions Charles Léopold Mayer

Les communs ne sont pas des choses, ce sont des pratiques

Le point de départ du livre est un renversement. On a longtemps défini les communs par les ressources qu’ils gèrent : une forêt, un pâturage, une nappe d’eau. Pour les auteurs, c’est une erreur. Un commun est d’abord un système social vivant, par lequel des personnes s’organisent pour résoudre ensemble un problème partagé. Ce qui compte, c’est l’acte de « faire commun », le commoning. Bollier le résumait déjà dans un entretien de 2014 à l’Observatoire des multinationales : les communs ne se définissent pas par le type de ressource à gérer.

Ce déplacement a une portée politique. Il permet de penser ensemble des expériences très différentes, que les auteurs décrivent longuement. Dans le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie, quelque 78 000 Syrien·nes déplacé·es ont construit eux-mêmes logements, commerces et routes. Aux Pays-Bas, Buurtzorg organise les soins à domicile en petites équipes d’infirmières autogérées. En Catalogne, le réseau internet coopératif Guifi.net est passé d’un seul nœud wifi en 2004 à plus de 35 000 en 2018. À Bologne, un règlement municipal organise des « pactes de collaboration » entre habitant·es et administration.

Une grammaire pour agir

L’originalité de l’ouvrage tient à sa méthode. Plutôt que de proposer un modèle à copier, Bollier et Helfrich repèrent des « motifs » récurrents, à la manière de l’architecte Christopher Alexander : des problèmes qui reviennent d’un commun à l’autre, et des solutions adaptables à chaque contexte. La gouvernance entre pairs, la mise en commun des ressources, le plafonnement et la répartition en font partie. Le livre en tire une sorte de grammaire, organisée autour de trois dimensions : la vie sociale, la gouvernance et l’approvisionnement.

La dernière partie aborde les conditions juridiques et politiques : comment protéger les communs de l’appropriation privée, comment imaginer une propriété qui ne soit plus exclusive, quels partenariats nouer avec les pouvoirs publics. Les annexes recensent 69 communs et outils, et rappellent les huit principes dégagés par Elinor Ostrom pour une gestion durable des ressources partagées.

Un livre exigeant

Le titre promet la subversion, le contenu est d’abord théorique. Avec plus de 450 pages et un vocabulaire parfois inhabituel, le livre demande un effort réel. Il dialogue avec la philosophie, l’anthropologie et le droit, et il faut accepter d’entrer dans ses catégories pour en profiter.

Notre avis : la question du rapport de force reste le point aveugle. Bollier lui-même reconnaissait en 2014 que les initiatives locales peinent à durer et à changer d’échelle, et que les acteurs commerciaux, plus puissants, peuvent s’approprier les ressources communes. Le livre décrit bien ce que les communs rendent possible ; il dit moins comment les défendre quand un État ou une entreprise décide de s’en emparer. C’est pourtant là que se joue leur « pouvoir subversif ».

Éclairage suisse

La Suisse n’a pas attendu la théorie pour pratiquer les communs. Selon House of Switzerland, la plateforme de Présence Suisse, le village valaisan de Törbel, au-dessus de Viège, gère collectivement ses bisses depuis au moins 1483 : chaque utilisateur·rice peut prélever de l’eau en échange de quelques jours de travail d’entretien par an, et les infractions sont lourdement sanctionnées. Étudié par l’anthropologue Robert Netting, puis par Elinor Ostrom, ce village a nourri la théorie des communs qui a valu à l’économiste le prix Nobel en 2009.

Consortages, bourgeoisies, coopératives : ces institutions existent encore. Mais le climat les met à l’épreuve. La même source rappelle que la vallée du Rhône reçoit en moyenne moins de 600 mm de pluie par an, et que des chercheurs de l’Université de Lausanne envisagent une baisse d’environ 10 % d’ici 2050 avec un réchauffement de 2 °C. Partager une ressource qui se raréfie sera l’un des grands défis à venir. Voir notre page Ressources et notre proposition d’assemblée citoyenne.

Pourquoi le lire

Parce que ce livre donne des outils concrets pour penser et organiser la coopération, à l’heure où l’État et le marché montrent leurs limites face à la crise écologique. Pour les collectifs, associations, coopératives ou communes qui veulent gérer autrement l’eau, la terre, l’énergie ou le savoir, c’est une boîte à outils précieuse. Et c’est un hommage au travail de Silke Helfrich, figure majeure du mouvement des communs.

Sources et revue de presse