« Le New Deal vert mondial », de Jeremy Rifkin : sauver le climat sans toucher au marché ?

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:31

Conseiller de l’Union européenne et de plusieurs gouvernements, l’essayiste américain Jeremy Rifkin reprend à son compte l’expression de « Green New Deal » popularisée aux États-Unis. Traduit par Cécile Dutheil de la Rochère, son livre annonce l’effondrement prochain de l’économie fossile et propose un plan pour la remplacer. Une promesse séduisante, qui mérite d’être examinée de près.

Couverture du livre « Le New Deal vert mondial » de Jeremy Rifkin (Les Liens qui Libèrent)

Le New Deal vert mondial. Pourquoi la civilisation fossile va s'effondrer d'ici 2028. Le plan économique pour sauver la vie sur Terre
Jeremy Rifkin
Les Liens qui Libèrent, octobre 2019
304 pages, 21,80 €
ISBN 979-10-209-0762-2
Couverture : © Les Liens qui Libèrent

Une bulle fossile prête à éclater

La thèse de départ est économique plutôt que morale. Selon Rifkin, le solaire et l’éolien sont devenus en moyenne moins chers que le nucléaire, le pétrole, le charbon ou le gaz, ce qui rendrait la civilisation fossile intenable vers 2028. Dans un entretien accordé à l’AFP à la sortie du livre, il évoque des actifs fossiles menacés de dépréciation à hauteur de 100 000 milliards de dollars selon une estimation de Citigroup, et parle de la plus grande bulle de l’histoire économique.

Pour lui, ce sont les infrastructures qui façonnent les systèmes économiques. Il en annonce trois nouvelles : les réseaux de communication numériques, une énergie renouvelable décentralisée pilotée par des réseaux intelligents, et une mobilité électrique ou à pile à combustible intégrée à des chaînes logistiques automatisées. Il prolonge ainsi le modèle qu’il appelait déjà « troisième révolution industrielle ».

Le plan : finance verte et objets connectés

Le financement repose sur les marchés. Rifkin propose que les États et les régions créent des banques vertes et émettent des obligations vertes pour attirer les investisseurs de long terme, en estimant qu’aucun nouvel impôt n’est nécessaire, toujours selon l’entretien à l’AFP. Il mise aussi sur les fonds de pension, dont il veut réorienter l’épargne vers la transition, et sur des coopératives citoyennes capables d’injecter leurs surplus d’électricité dans le réseau.

La notice catalographique de l’ouvrage résume ses objectifs : une électricité entièrement renouvelable, des réseaux d’énergie et de transport plus efficaces, la rénovation du bâti, l’investissement dans les technologies vertes et la création d’emplois. L’auteur affirme que les intérêts des dirigeants politiques, économiques et financiers rejoignent désormais ceux des citoyen·nes.

Les limites d’un capitalisme réenchanté

C’est précisément ce postulat qui pose problème. Sur le site Critiques libres, un lecteur juge les prévisions de l’auteur à vingt et trente ans trop optimistes, rappelle que ses annonces sur l’économie de l’hydrogène en 2002 ne se sont pas réalisées, et voit dans l’étiquette « Green New Deal » une opération de marketing plus incantatoire qu’une véritable feuille de route.

Notre avis : le livre a le mérite de prendre au sérieux la fin des subventions aux fossiles et le rôle de la finance. Mais il ne parle presque que de climat et d’énergie. Il fait l’impasse sur les effets rebond, sur la quantité de métaux et de matériaux qu’exigent les capteurs, les batteries et les réseaux qu’il promet par milliards, et sur la question de la sobriété. Faire de la croissance verte l’outil de sortie de la crise revient à parier que le marché qui a produit le problème saura le résoudre.

Éclairage suisse

Le livre arrive dans le débat suisse au lendemain d’un revers. Le 13 juin 2021, la révision de la loi sur le CO2 a été rejetée par 51,6 % des votant·es, avec une participation de 59,7 %, selon les résultats publiés par la SRF. Le même jour, les deux initiatives agricoles sur l’eau potable et les pesticides de synthèse ont elles aussi été refusées.

Ce vote montre que la question de savoir qui paie la transition reste explosive. La promesse de Rifkin d’une transition sans nouvel impôt, financée par les obligations vertes, séduit justement parce qu’elle esquive ce conflit. Reste à savoir si elle peut produire les réductions d’émissions nécessaires sans instruments contraignants. Voir notre page Taxe carbone et quotas et notre analyse du Plan climat suisse.

Pourquoi le lire

Parce que les idées de Rifkin irriguent les discours de nombreuses institutions, de Bruxelles aux régions, et qu’il faut les connaître pour les discuter. Le livre est une bonne porte d’entrée vers la vision dominante de la transition, celle d’une croissance verte et connectée. À lire en gardant l’esprit critique, et idéalement en regard d’auteurs qui posent la question des limites matérielles.

Lire aussi la chronique de Raphaël Goblet : The green new Deal.

Sources et revue de presse