« Earth for All. Terre pour tous », de Sandrine Dixson-Declève et al. : le Club de Rome mise sur la justice

Dernière modification le 23-10-2026 à 10:33:07

En 1972, le rapport Meadows commandé par le Club de Rome annonçait les limites à la croissance. Cinquante et un ans plus tard, le même club publie un nouveau rapport, traduit par Béatrice Marie. Le constat a changé d’échelle : l’humanité a déjà franchi six des neuf limites planétaires. Mais la réponse proposée met l’accent sur un levier souvent oublié : la réduction des inégalités.

Couverture du livre « Earth for All. Terre pour tous » de Sandrine Dixson-Declève, Owen Gaffney, Jayati Ghosh, Jorgen Randers, Johan Rockström et Per Espen Stoknes (Actes Sud)

Earth for All. Terre pour tous. Nouveau rapport au Club de Rome
Sandrine Dixson-Declève, Owen Gaffney, Jayati Ghosh, Jorgen Randers, Johan Rockström et Per Espen Stoknes
Actes Sud, collection « Questions de société », 4 octobre 2023
304 pages, 22,50 €
ISBN 978-2-330-18165-9
Couverture : © Actes Sud

Deux scénarios pour le siècle

Comme son ancêtre, le rapport repose sur une modélisation informatique. Développé notamment avec la BI Norwegian Business School, le Centre de résilience de Stockholm et l’Institut de Potsdam, selon Techniques de l’ingénieur, le modèle met à jour celui de 1972 sous la conduite de Jorgen Randers, l’un des auteurs du rapport original. Il compare deux trajectoires. La première, « Trop peu, trop tard », prolonge les tendances actuelles : d’après la présentation qu’en fait We Demain, les risques sociaux et climatiques s’aggravent dès les années 2030, avec la montée de la pauvreté, des tensions sociales et des extrémismes.

La seconde, le « Pas de géant », suppose des transformations rapides mais jugées réalistes par les auteur·es. Elle exige, selon l’éditeur, la transformation économique la plus rapide de l’histoire au cours de la décennie qui vient. L’objectif est d’atteindre une prospérité partagée en une génération, dans le respect des limites planétaires.

Cinq leviers, d’abord sociaux

Le cœur du livre tient en cinq « retournements » à engager simultanément : éliminer la pauvreté, réduire les inégalités, émanciper les femmes, transformer le système alimentaire et décarboner l’énergie. Trois de ces cinq leviers sont sociaux, et c’est la principale nouveauté par rapport à 1972. Dans un entretien accordé à Alternatives économiques, la coprésidente du Club de Rome Sandrine Dixson-Declève rappelle que les 10 % les plus riches détiennent de 60 % à 80 % des richesses selon les régions, alors que le modèle estime qu’un niveau autour de 40 % serait compatible avec le bien-être collectif. Elle cite aussi une hausse de 1400 % du salaire moyen des grands patrons depuis les années 1970.

Pour financer la transition et la rendre acceptable, le rapport propose un « dividende sur les communs », distinct d’un revenu universel : une partie des revenus tirés de ressources considérées comme communes serait redistribuée à la population. Il défend aussi un retour de l’État dans son rôle de régulateur. « Notre régime de croissance reste insoutenable », résume Sandrine Dixson-Declève.

Un rapport pour les décideurs

Le livre assume de s’adresser aux gouvernements, à qui il adresse une quinzaine de recommandations politiques. Il a d’ailleurs été présenté au secrétaire général de l’ONU, António Guterres, en septembre 2023. C’est sa force et sa limite.

Notre avis : en cherchant à convaincre les institutions, le rapport reste prudent sur la question qui fâche, celle de la croissance elle-même. Il ne tranche pas clairement entre croissance verte et décroissance, et parie sur la capacité des États à se réformer vite, alors que les dernières décennies montrent surtout leur inertie. Reste un apport décisif : montrer, modèle à l’appui, qu’une transition écologique sans justice sociale est vouée à l’échec, parce qu’elle sera rejetée par celles et ceux à qui l’on demande des efforts.

Éclairage suisse

La Suisse est directement concernée par ce rapport, et pas seulement comme pays riche. Depuis 2008, le Club de Rome a installé son siège à Winterthour, après que les électeurs et électrices de la ville de Zurich eurent refusé d’y consacrer 1,8 million de francs, selon swissinfo.ch. L’organisation qui publiait Les limites à la croissance travaille donc depuis la Suisse.

Sur le plan politique, la Suisse a accepté le 18 juin 2023, par 59,1 % des voix, la loi sur le climat qui fixe l’objectif de zéro émission nette en 2050 et prévoit plus de 3 milliards de francs pour sortir des énergies fossiles, selon l’agence AP. C’est un pas, mais le rapport rappelle que la vitesse compte autant que la direction, et que la répartition de l’effort est décisive pour son acceptation. Voir notre analyse du Plan climat suisse et notre page Croissance et décroissance.

Pourquoi le lire

Parce que c’est l’héritier direct du rapport le plus célèbre de l’histoire de l’écologie, et qu’il déplace le débat vers la justice sociale. Pour comprendre ce que les modèles disent de notre avenir et pourquoi la réduction des inégalités n’est pas un supplément d’âme mais une condition de réussite. Un livre utile pour discuter avec des élu·es, des cadres ou des enseignant·es.

Sources et revue de presse