« Construire l’économie postcapitaliste », d’Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault et Simon Tremblay-Pepin : et si l’on planifiait démocratiquement ?

Dernière modification le 23-10-2026 à 10:33:05

Dire qu’il faut sortir du capitalisme est devenu courant dans les milieux écologistes. Dire par quoi le remplacer l’est beaucoup moins. Trois chercheur·es québécois·es comblent ce vide en présentant, de manière claire et comparée, les principaux modèles d’économie postcapitaliste imaginés depuis une trentaine d’années. Un manuel plus qu’un manifeste, qui prend au sérieux une idée longtemps taboue : la planification démocratique.

Couverture du livre « Construire l'économie postcapitaliste » de Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault et Simon Tremblay-Pepin (Lux Éditeur)

Construire l'économie postcapitaliste
Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault et Simon Tremblay-Pepin
Lux Éditeur, collection « Hors collection », 26 mai 2023 (Europe) ; 13 avril 2023 (Amérique du Nord)
240 pages, 20 €
ISBN 978-2-89833-093-3
Couverture : © Lux Éditeur

Rouvrir le débat sur la planification

Le livre part d’un constat : face à la crise écologique, la question de l’après-capitalisme ne peut plus rester abstraite. Selon la présentation de l’éditeur, les auteur·es font la synthèse de trois décennies de réflexions sur la planification démocratique de l’économie et sur la réorganisation politique qui l’accompagne. Philosophie magazine souligne que ces modèles, élaborés pour l’essentiel par des chercheurs anglo-américains à partir du début des années 1990, restent largement méconnus du public francophone. Ils visent une société organisée autour du bien-être et du partage plutôt que de l’accumulation.

Le pari est audacieux, car la planification traîne une mauvaise réputation héritée des régimes de type soviétique. Les modèles présentés s’en distinguent tous par un point : la planification n’y est pas l’affaire d’un bureau central tout-puissant, mais d’institutions démocratiques, de conseils de travailleuses et travailleurs, de consommateurs et consommatrices, d’assemblées et de procédures de négociation.

Des modèles très différents

Chaque chapitre expose un modèle, schémas à l’appui, avant d’en discuter les limites. On y trouve la « coordination négociée » des économistes Pat Devine et Fikret Adaman, fondée sur la propriété sociale et des comités sectoriels. L’économie participative de Michael Albert et Robin Hahnel repose sur des conseils de travailleurs et de consommateurs qui ajustent leurs plans par itérations successives. Paul Cockshott et Allin Cottrell misent au contraire sur une planification informatisée, appuyée sur des algorithmes et contrôlée par des assemblées tirées au sort. D’autres pistes s’inspirent des communes vénézuéliennes ou privilégient la décentralisation.

Le livre se clôt sur une approche à part, celle des géographes Julie Graham et Katherine Gibson, qui signaient ensemble J. K. Gibson-Graham. Comme le relève Le Devoir, les auteur·es notent que les grands modèles théoriques, souvent conçus par des hommes, ont été davantage débattus que les propositions des femmes, ancrées dans des expériences concrètes : coopératives, monnaies locales, fiducies foncières. Ce chapitre insiste sur l’interdépendance, avec autrui comme avec la planète.

Un manuel plus qu’une stratégie

L’accueil critique a été partagé. Dans Le Devoir, Michel Lapierre juge le livre stimulant, mais trouve « laborieux et peu convaincants » la plupart des modèles économiques examinés, et voit dans l’héritage de Rosa Luxemburg, sa défense d’une démocratie large et son anticipation de la financiarisation, la véritable force du propos.

Notre avis : le choix pédagogique a un prix. Les auteur·es prennent peu position et laissent ouverte la question de savoir quel modèle serait préférable. Ils précisent aussi que leur livre n’est pas une stratégie de transition : comment passer du capitalisme actuel à l’une de ces économies reste hors de leur champ. Mais c’est justement ce qui en fait un outil précieux pour qui veut sortir des slogans et discuter sérieusement des alternatives, y compris de leurs défauts : lourdeur des réunions, risques de centralisation ou de repli local, prise en compte inégale de l’écologie.

Éclairage suisse

La question de la planification n’est pas qu’un débat d’économistes. Le 18 juin 2023, la Suisse a accepté par 59,1 % des voix la loi sur le climat, selon les résultats définitifs publiés par la SRF et rapportés par l’agence AP. Ce texte fixe l’objectif de zéro émission nette en 2050 et prévoit plus de 3 milliards de francs pour aider entreprises et propriétaires à sortir des énergies fossiles. Il est né d’une initiative lancée par des scientifiques et des écologistes pour sauver les glaciers, qui avaient perdu plus de 6 % de leur volume l’année précédente.

Fixer un objectif chiffré à long terme et des trajectoires par secteur, c’est déjà une forme de planification, même si elle reste ici incitative et compatible avec le marché. Le livre invite à aller plus loin : décider démocratiquement de ce que l’on produit, et pour qui. Voir notre analyse du Plan climat suisse et notre page Croissance et décroissance.

Pourquoi le lire

Parce que l’on ne peut pas critiquer le capitalisme sans se demander ce qui pourrait le remplacer. Ce livre offre un panorama clair, rigoureux et accessible des alternatives les plus élaborées, avec leurs forces et leurs faiblesses. Idéal pour les militant·es, les étudiant·es et toutes celles et ceux qui veulent nourrir un débat sur l’économie de demain avec autre chose que des slogans.

Sources et revue de presse