« Ces gens-là », de Lumir Lapray : l’écologie face aux campagnes tentées par l’extrême droite

Dernière modification le 20-10-2026 à 15:55:37

Comment faire pour que nos proches arrêtent de voter pour l’extrême droite ? C’est la question que pose Lumir Lapray, militante écologiste et ancienne candidate de la Nupes aux législatives de 2022 dans l’Ain. Revenue vivre dans le village de la plaine de l’Ain où elle a grandi, elle a interrogé ses voisin·es et ses proches sur ce qui les rend heureux, en colère ou pleins d’espoir. Il en sort une enquête sensible sur une France que la gauche et les écologistes ont trop souvent regardée de loin.

Couverture du livre « "Ces gens-là" » de Lumir Lapray (Payot)

"Ces gens-là". Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer
Lumir Lapray
Payot, collection « Essais Payot », 24 septembre 2025
224 pages, 19,50 €
ISBN 978-2-228-93973-7
Couverture : © Éditions Payot

Une France des bourgs, ni perdue ni homogène

L’autrice définit la France des campagnes à la fois géographiquement, par des lieux peu denses et éloignés du pouvoir, et socialement. Elle avance, dans l’entretien accordé à Politis, que 75 % des habitant·es des petits bourgs et des campagnes appartiennent aux classes populaires ou aux petites classes moyennes, et rappelle que 60 % des votant·es ruraux ne choisissent pas le Rassemblement national. Le RN a beau se présenter comme le « parti de la ruralité », la partie n’est donc pas jouée.

Le livre refuse deux caricatures : le misérabilisme d’une partie de la gauche et l’idée que les ruraux seraient des électeurs d’extrême droite par nature. Lumir Lapray donne la parole à des proches aux profils variés pour restituer, selon ses mots, de la « nuance » et du « concret ».

L’insécurité des aspirations

Interrogée par Vert, l’autrice rejette la notion d’« insécurité culturelle » et parle plutôt d’une insécurité liée aux aspirations : la peur de ne pas pouvoir maintenir son mode de vie, de voir ses efforts ne mener à rien. Les préoccupations quotidiennes sont le prix de l’essence, les crédits, le coût des courses. Elle ne minimise pas pour autant le racisme, qu’elle décrit comme le socle du vote RN, même si les difficultés économiques passent au premier plan.

Son analyse historique est éclairante. Dans l’Ain, explique-t-elle à Politis, la restructuration industrielle après 1968 a dispersé les usines dans des campagnes peu politisées, où les ouvrier·es se syndiquaient peu. Elle décrit ensuite trois phases de la conquête du RN, la dernière étant une normalisation qui fait glisser des électeur·rices de droite et du centre, phase qu’elle juge décisive.

Ce que l’écologie a raté

La question écologique traverse l’enquête. Le changement climatique se voit dans les jardins, et les anciens le remarquent, raconte l’autrice à Vert. Mais les dispositifs publics, comme les aides à la rénovation, sont jugés mal adaptés à celles et ceux qui font leurs travaux eux-mêmes. Face à l’angoisse de savoir qui paiera la transition, le RN promet la climatisation pour tous, une offre qui séduit.

Lumir Lapray estime que la gauche a « raté des coches » sur l’écologie, notamment au moment des gilets jaunes. Elle plaide pour présenter la transition par ses bénéfices concrets (un logement mieux chauffé, un air plus sain, moins de problèmes de santé) et pour des porte-parole issus des territoires plutôt que des ingénieurs ou des citadins sans voiture. Elle cite l’exemple d’un artisan du bâtiment vivant dans une passoire thermique, qui témoignerait de la rénovation comme source d’emploi et de mieux-être.

Notre avis : l’essai, qui s’appuie sur l’enquête de proximité plus que sur des données systématiques, convainc par sa justesse humaine. Ses chiffres proviennent d’entretiens de presse, et le lien avec l’écologie, central pour l’autrice, reste moins développé que l’analyse politique du vote.

Éclairage suisse

La Suisse connaît la même tension. Aux élections fédérales d’octobre 2023, l’UDC a obtenu 27,9 % des voix au Conseil national, en hausse de 2,3 points, tandis que les Vert-e-s reculaient de 3,4 points à 9,8 %, selon swissinfo.ch.

Mais le vote rural n’est pas figé. Le 18 juin 2023, la loi sur le climat a été acceptée par 59,1 % des votant·es. Comme l’a souligné la SRF, ce ne fut « pas seulement une décision des villes » : le Valais et les Grisons ont dit oui nettement, et même dans les cantons les plus sceptiques, le non est resté sous les 60 %. Une politique climatique perçue comme protectrice plutôt que punitive peut donc convaincre au-delà des centres urbains, ce que défend Lumir Lapray. Voir aussi notre page Plan climat Suisse.

Pourquoi le lire

Parce que l’écologie ne gagnera pas sans les campagnes et les classes populaires, et que ce livre propose d’écouter avant de convaincre. Une lecture précieuse pour toutes celles et ceux qui militent hors des centres-villes, ou qui veulent comprendre pourquoi un discours climatique bien intentionné peut sonner comme une menace.

Sources et revue de presse